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Le coût humain du conflit civil du Myanmar

La relation tendue du Myanmar avec les groupes ethniques (partie 2)

26 September 2019

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À quatre-vingts kilomètres de la frontière chinoise, nichée dans les montagnes vertes et luxuriantes de l’État Shan au nord-est du Myanmar, se trouve Namtu, une ville minière de l’époque coloniale connue pour ses mines d’argent et de plomb. Mais plus récemment, Namtu est devenue tristement célèbre en tant qu’épicentre à Shan du conflit entre le Tatmadaw, les organisations ethniques armées, et de nombreux groupes ralliés au Tatmadaw, chacun d’entre eux opérant avec une impunité quasi-totale, avec des civils souvent pris au milieu du conflit.

Des mineurs illégaux à la recherche d’or dans une mine fermée à cause du projet Myitsone Dam. Les mineurs utilisent du mercure pour fusionner et récupérer l’or des sédiments. (Myitsone, Kachin, 13 août 2016)

De nombreuses personnes délogées à cause de ce conflit – faisant partie de plus de 401 000 personnes déplacées au Myanmar, selon le Displacement Monitoring Centre (le centre de surveillance des déplacements internes) – ont vécu dans des camps depuis la reprise des hostilités entre les OEA (les Organisations Ethniques Armées), soit le Restoration Council Shan State (RCSS) ( le conseil de restauration de l’ État Shan), Shan State Progress Party (SSPP) (le parti progressiste de l’ État Shan), Ta’ang National Liberation Army (TNLA) (l’Armée de libération nationale Ta’ang) et le Tatmadaw en 2016.

Beaucoup de pensionnaires des camps ont des histoires terribles à raconter sur ce qu’ils ont perdu durant le conflit, y compris leur maison, des membres de leur famille, des amis, et pour certains, l’espoir de connaître un jour ce que signifie une paix durable.

La See assis dans son abri de fortune dans le camp de l’église Lisu à Namtu, qui est maintenant un refuge pour plus de 200 IDPs – Internally Displaced Persons (les personnes déplacées à l’intérieur du pays). La See dit qu’il a élu domicile dans le camp en 2016 à la demande de son père.

« Il ne voulait pas perdre d’autres enfants », dit-il.

La See, un résident du camp Lisu pour personnes déplacées est assis dans le nouveau foyer de sa famille au camp. Des membres de la famille de La See ont été portés disparus après avoir été acheter du riz dans un village voisin. La See déclare avoir reçu des informations disant que sa famille avait été arrêté par le RCSS. Il n’a eu aucune nouvelle d’eux depuis leur arrestation. (Namtu, 19 juin 2019)

La See se souvient de la semaine où ses deux frères aînés, ainsi que plusieurs autres villageois, ils furent portés disparus le 18 juin 2016 après avoir quitté le village pour acheter du riz au marché de Namtu non loin.

À ce moment-là, le conflit entre les groupes ethniques s’était aggravé, et de nombreux OEA contrôlaient les villages de la région.

« Le [RCSS] avait averti les villageois qu’ils ne devaient pas avoir plus d’un pyi (2,13 kg) de riz », dit La See. « De cette façon, nous étions incapables de donner des rations [aux autres OEA] ».

La See déclare que sa famille n’est jamais revenue, et que les membres restants de sa famille ont commencé à craindre que le RCSS les aient arrêtés, car le groupe avait procédé à des arrestations dans un village voisin quelques jours auparavant.

« Aujourd’hui encore, je ne sais pas s’ils sont morts ou vivants. Même en tant que membre de la famille, je n’ai reçu aucune information », dit-il. « Je suppose qu’ils sont morts, mais même à présent, je n’en ai aucune idée ».

Et comme c’est le cas au Myanmar depuis des décennies, des civils continuent encore souvent à faire face à de l’intimidation ou de la violence de la part de l’armée birmane.

Sai Myint Mon, dont le frère, Sai Tint Cho, officiait au moment de son arrestation en tant qu’administrateur de village à Kyaukme, dans le nord de l’État Shan, se trouve dans un centre de détention depuis son arrestation le 26 avril, accusé par le Tatmadaw de percevoir des impôts pour le RCSS.

Arrêté en vertu de la section 17 du Unlawful Association Act (la loi sur les associations illicites), une loi de l’époque coloniale qui permet aux autorités d’arrêter quiconque est « un membre d’une association illicite ou prend part à des réunions de telles associations, ou contribue ou reçoit ou sollicite des contributions au bénéfice de telles associations, ou qui, de quelque façon que ce soit, aide les opérations de telles associations », Sai Tint Cho risque une peine de prison pouvant aller jusqu’à trois ans.

« Mon frère faisait ce qu’il avait à faire, la vie est ainsi dans cette région », dit Sai Myint Mon. « Si vous dîtes non, vous serez tué ».

Sai Myint Mon montre une photo de son frère Sai Tint Cho, faisant face à des accusations en vertu de l’article 17(1). Sai Tint Cho était un administrateur du village de Nam Nu, à Kyaut May, dans l’État de Shan, accusé par le Tatmadaw de percevoir des impôts pour les OEA. Il se trouve actuellement en prison. (Autoroute Chine-Birmanie, entre Hsipaw et Lashio, nord de l’État Shan, 20 juin 2019)

Il existe d’autres lois qui ont délibérément été gardées dans les livres et utilisé contre les citoyens des zones de conflit, explique Matthew Smith, fondateur et président-directeur général du groupe de défense des droits de l’homme Fortify Rights. Et le chemin vers la justice peut être inaccessible.

« Le système judiciaire du Myanmar manque d’indépendance, surtout dans les cas impliquant l’armée », dit Smith. « Les civils ethniques provenant de zones affectées par le conflit sont régulièrement privés de procès équitables ».

Pour les gens vivant dans ces zones, une assistance extérieure peut être impossible à obtenir, car l’aide internationale aux personnes déplacées à travers le pays reste encore extrêmement restreinte par l’armée.

« Militariser l’aide en la bloquant, faire obstacle au travail des organisations humanitaires, ou encore en refuser l’accès aux civils est une violation des lois de la guerre et peut devenir un crime de guerre », dit Smith. « Le résultat est que beaucoup de civils sont en manque d’une alimentation adéquate, d’un système de santé et de soins, d’eau et d’hygiène, d’un abri, et d’autres besoins basiques ».

Pendant ce temps, les effets de la guerre persistent, des années après le dernier coup de feu.

À Panglong, la ville même où l’Accord Panglong de Aung San a été signé il y a 70 ans, Wee La Tat est couché sur son lit, à côté d’une fenêtre recouverte de plastique pour cacher le verre brisé par les tirs d’artillerie. Il frotte occasionnellement sa cuisse, qui s’arrête brusquement où son genou est censé se trouver, le résultat d’un pas de trop sur une mine en 2016.

Ayant perdu l’essentiel de son audition et de sa vue, ainsi que sa jambe gauche et l’usage de sa jambe droite à cause de l’explosion, sa femme Shwe Myat, avec qui il est marié depuis plus de 30 ans, parle pour lui lorsqu’ils ont de la compagnie.

« Il y a eu beaucoup de combats brutaux entre le Tatmadaw et la TNLA (L’Armée de libération nationale Ta’ang), donc quelques jours après la fin du combat, il est allé voir si la nouvelle cabane qu’il avait construit sur [notre] rizière avait survécu à l’affrontement », dit-elle. « C’est à ce moment-là qu’il a marché sur la mine. Les gens qui l’ont trouvé ont dit que quand ils l’ont vu, il n’avait plus l’os de la jambe, juste des lambeaux de peau ».

Wee La Ta (dans son lit), victime d’une mine, et sa femme, Shwe Myat (par terre), assis dans leur maison à Panglong Town, Panglong. Wee La Tat a marché sur une mine alors qu’il contrôlait ses champs à la suite de combats dans la région. Il a perdu une jambe et est devenu sourd à cause de l’explosion. (Panglong, 19 juin 2019)

Sa femme ajoute qu’en plus de ce qu’il a déjà perdu, il n’a également plus la volonté de vivre.

« Il est devenu comme un homme mort », explique Shwe Myat. « Quand il parle, il veut parler que de la façon dont il souhaite mourir. Il ne veut plus vivre cette vie ».

Shwe Myat déclare que depuis l’arrivée du Tatmadaw dans cette zone il y a deux mois, il y a davantage de stabilité dans la zone.

« C’est bien d’avoir les soldats birmans ici », dit-elle. « Sans eux, les rivaux se battent sans arrêt autour de nous ».

Mais tout le monde ne pense pas de la même façon.

À moins d’une heure de route à l’est de Kutkai, une ville commerçante sur l’autoroute sino-birmane, près de 200 réfugiés sont assis dans la cour de l’église Kachin au bout d’une route en terre. Les enfants jouent dans les champs voisins pendant que les femmes suspendent des couvertures pour les faire sécher.

Ja Bu, une femme dans l’église, explique qu’elle et d’autres villageois se sont enfuis lorsqu’ils ont entendu des coups de feu entre la Kachin Independence Army (l’Armée indépendante de Kachin) et les troupes du Tatmadaw.

« Comme nous avons vécu de mauvaises expériences la dernière fois qu’il y a eu des combats autour du village, nous étions plus réactifs pour partir cette fois-ci », dit-elle en évoquant les combats précédents entre les groupes de la région durant les huit derniers mois. « Nous avons été déplacés auparavant, et nous sommes à nouveau déplacés ».

Des personnes récemment déplacées sont assises dans la cour d’une église de Kachin, à 40 minutes de voiture à l’est de Kutkai, dans l’État de Shan. Les personnes déplacées sont arrivées il y a une semaine, lorsqu’ont débuté les affrontements entre le TNLA et le Tatmadaw autour de leur village à Mo Hann. Les personnes déplacées déclarent que le TNLA était présent dans leur village depuis les huit derniers mois. (Kutkai, 22 juin 2019)

La situation dans le nord de l’État Shan n’est pas isolée.

L’année précédente, les combats se sont envenimés à travers le Myanmar, et la United Nations Independent International Fact-Finding Mission on Myanmar (la mission internationale d’établissement des faits des Nations unies au Myanmar) a fait référence à des « tendances régulières à de graves violations et abus des droits de l’homme » par le Tatmadaw dans les  États Shan, Kachin et Rakhine.

L’escalade des conflits la plus reconnue internationalement a été la crise des Rohingyas, durant laquelle plus de 750 000 musulmans Rohingyas ont fui au Bangladesh voisin pendant des « opérations de nettoyage » menées par l’armée birmane à la suite d’attaques des membres de l’Arakan Salvation Rohingya Army (l’Armée du salut Rohingya d’Arakan) contre plus de 30 postes de police à Rakhine, tuant 12 membres des services de sécurité en août 2017.

Des groupes des droits de l’Homme estiment qu’au moins 6 700 Rohingyas, dont au moins 730 enfants de moins de cinq ans, ont été tués durant le premier mois de violence seulement. En mars 2018, le Rapporteur spécial des Nations unies au Myanmar, Yanghee Lee, déclare que les crimes commis par l’armée birmane portent la « marque de fabrique d’un génocide », et des groupes des droits de l’homme estiment que 500 000 Rohingyas continuent à vivre au Myanmar de nos jours dans des camps ou dans des conditions semblables aux camps avec un accès limité à la nourriture, l’éducation et la santé.

Parallèlement, le gouvernement du Myanmar nie toute responsabilité concernant les attaques et a publié une déclaration dans laquelle il déclare « rejeter fermement » une décision de la Cour pénale internationale affirmant que l’organisme a compétence pour déclarer que les prétendues déportations de musulmans Rohingyas au Bangladesh constitue un éventuel crime contre l’humanité.

De retour au camp de personnes déplacées de l’église de Lisu, à Namtu, quand on demande à La See s’il pense qu’il sera témoin de la paix de son vivant. Sa réponse est simple : « Si vous me parlez du futur et me demandez ce qui va arriver, je n’en ai aucune idée ».

Article and photography by Victoria Milko.
Editing by Mike Tatarski and Anrike Visser.
Illustrations by Imad Gebrayel.


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