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Le Combat Contre une Démocratie Docile

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Depuis sa prise de pouvoir en 2014, la junte militaire thaïlandaise s’est employée à reconstruire le système politique pour réprimer la dissidence et contrôler la société. Alors que des centaines de personnes ont été inculpées, menacées, et emprisonnées pour avoir exprimé leur opinion, comment les politiciens et leurs partisans essayent-ils de mener une campagne en vue des élections en 2019 ?

Chonticha Jangrew, enfant d’une famille de militaires thaïlandais, était étudiante à l’université lorsqu’elle descendit dans la rue en 2014 pour protester contre l’armée, qui, à l’époque, avait déposé le gouvernement démocratiquement élu. Au cours de la dernière décennie, les rues de Bangkok se sont remplies de manifestants et de militants politiques, mais Chonticha (les gens en Thaïlande sont généralement appelés par leur prénom) et ses pairs n’eurent pas le droit de manifester longtemps car la loi martiale nouvellement imposée le leur interdisait.

La protestation provocatrice de Chonticha était motivée par le sentiment qu’il y avait quelque chose d’anormal dans la décision de l’armée de prendre le pouvoir, après les manifestations contre une nouvelle loi d’amnistie controversée , pour restaurer l’ordre public – comme le prétendaient les officiels. Élevée par des parents stricts au sein d’une famille de militaires, elle disait savoir combien des lois et obédiences élargies pouvaient affecter les libertés personnelles. « C’est mon pays, et je devrais avoir le droit de décider ce que je veux [pour mon pays]. » dit-elle, maintenant âgée de 26 ans, à Global Ground.

Depuis le renversement, en 1932, de la monarchie absolue en Thaïlande, le pays a connu 12 coups d’état réussis. Sept autres ont échoué.

« Nous pensions que ce serait bref, qu’ils ne resteraient pas aussi longtemps, mais nous étions dans l’erreur », rapporte l’historien Charnvit Kasetsiri. Cependant, le Conseil National pour la Paix et l’ordre (NCPO), le nom officiel de la junte militaire, et le Général Prayuth Chan-o-cha, qui organisa le coup en 2014, sont toujours au pouvoir, le rendant ainsi le deuxième plus long gouvernement militaire de Thaïlande au pouvoir depuis 1932.

Charnvit compare Prayuth au Maréchal Sarit Thanarat, qui prit le pouvoir par un coup d’état en 1957, et dont le gouvernement est reconnu comme l’un des plus répressifs de l’histoire Thaïlandaise.

Sous la loi martiale, les militaires commencèrent par convoquer plus de 100 activistes politiques influents et des personnalités affiliées au gouvernement destitué, pour les interroger ou « ajuster leur attitude », moments au cours desquels ils furent mis à l’isolement pendant plusieurs jours. Chonticha fut aussi convoquée et ne fut relâchée d’un camp militaire qu’après avoir signé un document promettant de ne pas s’impliquer dans l’activisme politique.

Elle n’eut aucune intention de s’y soumettre. Cependant, face à une pléthore de lois, d’ordonnances et de réglementations qui ont restreint la liberté du peuple thaïlandais de protester, de se rassembler ou même de critiquer les actions du gouvernement, des activistes tels que Chonticha durent trouver une approche créative.

« Nous essayons d’éviter d’être poursuivis, alors nous organisons des activités symboliques, » raconte Chonticha qui participa à la création du Groupe pour la Restauration de la Démocratie. Lors du troisième anniversaire du coup d’état, le groupe organisa une commémoration afin de se souvenir que, « parce que la dictature naquit ce jour-là », la démocratie était morte.

Chonthicha Jangrew, 26 ans, fait un discours, lors d’un rassemblement contre le régime actuel, au Mémorial du 14 Octobre à Bangkok, en Thaïlande, le 27 Décembre 2018.

Les gens rient, regardent leurs portables et brandissent des pancartes représentant l’actuel général de l’Armée Thaïlandaise, Prayut Chan-o-Chan, avec un long nez, lors d’un rassemblement contre le régime actuel au Mémorial du 14 Octobre à Bangkok, en Thaïlande, le 27 décembre 2018.

Leur crainte d’être arrêtés et poursuivis est compréhensible : en mai dernier, lorsque le groupe organisa une marche pour appeler à des élections, 14 membres furent arrêtés. D’autres ont été inquiétés également. Au cours des quatre premières années du régime militaire, au moins 876 personnes ont été convoquées pour « ajuster leur attitude », et 14 autres poursuivis en justice pour ne pas s’être présentés, selon les observateurs des droits de l’homme, Les Avocats Thaïlandais pour les Droits de l’Homme (TLHR).

La junte a lancé un « processus régulier de militarisation de l’administration », dans lequel « les civils sont devenus des cibles militaires », la loi martiale leur permettant d’être jugés par des tribunaux militaires.

Bien que la loi martiale ait été levée en 2015, parce que les avertissements émis par les ambassades ainsi que les restrictions imposées par certaines compagnies d’assurance voyage nuisaient à l’industrie du tourisme, elle a été rapidement remplacée par l’Ordonnance 3/2015, qui interdit les activités politiques et interdit tout rassemblement politique de plus de 5 personnes.

Cette ordonnance ne peut être remise en question par aucune entité, car, selon l’article 44 de la constitution par intérim, approuvé par la constitution par intérim votée par l’armée, toutes les  mesures « pour l’intérêt des réformes en tout genre » sont considérées constitutionnelles et définitives. Toutes leurs ordonnances sont définitives, et, selon TLHR, à ce jour, environ 400 personnes ont été poursuivies pour rassemblements politiques.

Maintenant que, selon la constitution, des élections doivent se tenir avant le 9 mai 2019, les enjeux semblent encore plus importants, et ceux qui espèrent y participer font face à un casse-tête majeur : comment faire campagne dans un pays où les droits démocratiques élémentaires – de la liberté d’expression à l’organisation de meetings politiques – ont été éclipsés par la peur d’être poursuivi et emprisonné ?

La loi, qui « est devenue l’un des outils les plus utilisés [par l’armée] pour restreindre la liberté d’expression », selon un rapport de TLHR,  est la loi du code pénal préexistant qui punit toute insulte, menace, ou diffamation à propos du Roi de Thaïlande, de la reine, de l’héritier apparent, ou du régent, par 15 ans d’emprisonnement. Ces violations, connues sous le nom de lèse-majesté, furent utilisées contre 162 individus depuis le coup d’état militaire, et pour plusieurs d’entre eux pour avoir partagé en ligne des articles sur le nouveau roi ou même en relation avec la monarchie.

La Loi sur les Délits Informatiques est tout aussi efficace. Approuvée en 2007 mais amendée par la junte en 2016, la loi n’autorise pas seulement la partie lésée mais aussi le gouvernement à poursuivre quiconque partage des informations considérées « fausses » ou « déformées ». La loi a été utilisée contre plusieurs figures influentes, y compris contre Thanathorn Juangroongruankit, le leader du parti Future Forward, nouvellement créé, qui fut accusé de déformer les faits et d’endommager la réputation du NCPO.

L’historien Charnvit Kasetsiri, ancien recteur de l’université Thammasat, a aussi été inculpé selon la Loi sur les Délits Informatiques. Charnvit rejoignit Thammasat dans les années 70, lorsque l’institution devint un symbole de résistance à la junte militaire dans le pays et a depuis, décodé la politique thaïlandaise passée et actuelle.

Au cours de ces dernières années, il est également devenu un commentateur passionné de la politique thaïlandaise sur Facebook. Mais, lorsqu’il publia un commentaire sur le sac de la femme de Prayuth, il fut immédiatement inculpé, selon le Times.

Il témoigna et n’entendit plus parler de la police ensuite. « Leur tactique est de montrer que même toi, ancien recteur de l’université de Thammasat, tu peux être inculpé – que personne n’est à l’abri » déclare-t-il. Alors que nombreux sont intimidés, Charnvit dit qu’on ne le fera pas taire. « On ne peut m’interdire de parler. Cela fait 50 ans que je parle ainsi », dit-il en riant.

La liberté d’expression – spécialement en ligne – a été attaquée, et Yingcheep Atchanont, un directeur de projet chez iLaw, qui suit les problèmes légaux, déclare, dans un mail adressé à Global Ground : « De soixante-dix à 80% des cas [de liberté d’expression] concernent du contenu en ligne, et plusieurs des accusés ont été jugés par des tribunaux militaires. »

Mais parfois, la stratégie de l’armée se retourne contre elle. Lorsque la chanson rap à succès « Prathet ku mi » qui critique directement le gouvernement Prayuth, fut postée sur YouTube en octobre, la police menaça les rappeurs de représailles légales pour avoir provoqué des troubles, ce qui en fit une chanson encore plus populaire.

« Le parlement est le terrain de jeu des soldats. La charte est écrite et effacée par les bottes de l’armée » dit l’un des versets. En l’espace d’une semaine, la chanson a été vue environ 17 millions de fois. Au lieu d’inculper les rappeurs, l’armée a décidé d’agir à sa façon et a sorti son propre rap, louant la politique de la junte.

Construire une démocratie docile

Depuis qu’ils ont pris le pouvoir, les militaires ont restructuré la Thaïlande en une démocratie édulcorée dans laquelle les militaires garderont de nombreux pouvoirs longtemps après la tenue d’élections.

En avril 2017, le pays a adopté une nouvelle constitution écrite pas les militaires. Selon la Fédération Internationale pour les Droits de l’Homme (FIDH), ses dispositions érodent les principes démocratiques, par exemple en établissant une période de transition de cinq ans qui débutera après la convocation de la nouvelle Assemblée Nationale l’année prochaine. Pendant cette transition, le sénat, indirectement nommé par la junte, jouera un rôle essentiel dans le choix du premier ministre. Le candidat n’aura pas à gagner le vote populaire, ce qui signifie que Prayuth pourrait devenir le premier ministre quel que soit le résultat de l’élection. « Vous ne pouvez pas battre la junte car les sénateurs la supporteront », déclare Charnvit – ce qui remet en question le processus électoral dans sa globalité.

Le chapitre VII de la constitution établit aussi un nouveau système proportionnel qui rendra la tâche plus difficile pour tout parti de gagner une majorité de sièges au parlement. « Lorsque vous écrivez au sujet du système électoral thaïlandais, vous ne savez comment nommer le système car il est tellement unique », déclare Khemthong Tonsakulrunggruang, un chercheur en Droit Constitutionnel de l’Université de Bristol.

De plus, la junte a approuvé un plan de développement sur 20 ans qui établit la plupart des politiques économiques et sociales pour les deux prochaines décennies et sera contraignant pour tout nouveau gouvernement. Son non-respect par un gouvernement signifierait une suspension des fonctions publiques ou d’un mandat particulier ou une peine de prison.

« Les élections Thaïlandaises sont très hostiles envers le premier ministre. Si vous regardez le règlement, la vie du premier ministre devient peu enviable » déclare Khemthong.

Dans cette optique, le parti Pheu Thai, qui formait habituellement le gouvernement, a hésité sur la meilleure stratégie à adopter en vue des prochaines élections et a simplement considéré de rester dans l’opposition lors du prochain gouvernement. « Le parti a pour devoir d’essayer de former un gouvernement, mais, dans cette situation, si vous êtes au gouvernement, vous ne pouvez rien faire », déclare Chusak Sirinil, un conseiller juridique du Pheu Thai. Toutefois, à la fin, le parti décida de combattre la junte, dit Chusak au Global Ground.

Selon Chusak, le but de l’armée est d’entraver la participation de Pheu Thai aux élections. « Ils ont comme objectif d’empêcher le Pheu Thai [de remporter les élections] », déclare le politicien, évoquant le système électoral. Pheu Thai élabore actuellement une stratégie avec des partis par procuration pour conserver autant de sièges que possible.

« L’essence de cette élection.se résume à comment concevoir ou renverser le système, » déclare Khemthong. À l’heure actuelle, on ignore si le Pheu Thai existera toujours dans un futur proche, car une enquête a été ouverte sur ses liens avec l’ancien premier ministre Thaksin. Selon la loi Thaïlandaise, les partis peuvent être dissous si on peut établir qu’ils sont influencés par des personnes hors du parti.

Ce n’est que récemment, le 11 décembre, que le gouvernement a levé son interdiction des activités politiques, mais pas avant que plusieurs membres de Pheu Thai aient été inculpés, Chusak inclut, inculpé lui pour avoir tenu une conférence de presse plus tôt dans l’année.

Malgré la conjoncture actuelle, depuis début décembre, 96 partis politiques se sont enregistrés pour participer aux élections, selon la commission électorale. À peu près un tiers d’entre eux sont nouveaux et ont recrutés des membres dans les rangs des activistes.

Rangisman Rome, activiste notoire et étudiant en droit, habitué à l’emprisonnement et aux audiences – un total de huit procédures contre lui sont en cours – a rejoint le parti Future Forward. « Je me suis inscrit au parti car je pensais que cela serait un bon début pour rassembler les gens et pour faire revenir la démocratie en Thailande », déclare Rangisman.

Mais avec ses procédures en cours, il jongle entre les meetings de campagne et les comparutions au tribunal. « D’avoir à témoigner plusieurs fois dans le mois est épuisant », déclare Rangisman, mais son plus gros souci est son avenir politique, car s’il est reconnu coupable dans l’une des inculpations, cela signifierait son impossibilité à se présenter aux élections.

Pourtant, le principal obstacle à ce jour est la surveillance permanente des autorités, qui prennent des photos et le filment lorsqu’il rencontre des membres potentiels du parti. « Comment les gens peuvent-ils croire être en sécurité [en participant à un évènement politique] ? », dit-il.

Les choses sont tout aussi difficiles pour les nouvelles organisations politiques en raison d’un certain nombre de nouvelles exigences pour les partis politiques. « La nouvelle constitution et la nouvelle loi exigent de nombreuses conditions [que nous devons remplir] pour déposer [notre candidature]. », déclare Chumaporn Taengkliang, Secrétaire Général du Commoner’s Party, fondé en mars.

La loi exige que les partis déposent au moins 1 millions de baht (environ 26500 €) comme capital initial tandis que chaque membre fondateur doit verser au moins 1000 bahts. De plus, chaque parti doit avoir au moins 5000 adhérents payants et doit recruter au moins 5000 membres au cours des quatre années suivantes.

Malgré toutes ces contraintes et le prix élevé à payer, nombreux sont ceux qui continuent le combat. Chonticha se déplace constamment vers de nouveaux lieux afin de déjouer la surveillance de la police. Elle a installé des caméras autour de la maison de ses parents pour dissuader les autorités de les harceler.

« Je ne me sens plus en sécurité en Thaïlande, pas seulement à cause des officiers [de police], mais aussi à cause des Thaïlandais, » dit-elle, en expliquant que ses voisins, qui n’étaient pas d’accord avec son activisme, l’ont menacée. Même si les élections ont lieu, dit-elle, elle s’attend à ce que les dirigeants militaires en place s’accrochent au pouvoir.

Néanmoins, elle attend avec impatience les élections, car elle espère qu’elles donneront au moins une chance à la population de donner son opinion. « Les prochaines élections seront très importantes pour le peuple thaïlandais », a déclaré Chonticha. « Nous devons décider : voulez-vous [continuer à vivre] sous un régime militaire ou voulez-vous revenir à une démocratie en Thaïlande ? »

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1. Un intervenant accepte une rose (symbole de ceux qui luttent contre le gouvernement militaire) d’une personne du public lors d’un rassemblement contre le régime actuel, au Mémorial du 14 Octobre à Bangkok, en Thaïlande, le 27 Décembre 2018.
2. Chonthicha Jangrew, 26 ans, fait un discours, lors d’un rassemblement contre le régime actuel, au Mémorial du 14 Octobre à Bangkok, en Thaïlande, le 27 Décembre 2018.
3. Une femme se lève pour recevoir un prix tiré au sort lors d’un rassemblement contre le régime actuel au Mémorial du 14 Octobre à Bangkok, en Thaïlande, le 27 décembre 2018.
4. On voit des manifestants derrières des bandeaux de tissus noir portant le slogan ” Le peuple de Thaïlande veut des élections ” lors d’un rassemblement contre le régime actuel au Mémorial du 14 Octobre à Bangkok, en Thaïlande, le 27 décembre 2018.
5. Des artistes performeurs fendent la foule lors d’un rassemblement contre le régime actuel au Mémorial du 14 Octobre à Bangkok, en Thaïlande, le 27 décembre 2018. Les cônes de signalisation routière représentent le gouvernement.

Article by Laura Villadiego.
Editing by Denise Hruby and Anrike Visser.
Illustrations by Imad Gebrayel.
Audio story by Melanie Hall.

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